Richard Cerf

Photographie contemporaine art plastique

DIVINE QUINCAILLERIE GENERALE ET DIVERS

"Divine Quincaillerie générale et diverse"   Dés mon arrivée à Bamako en octobre 2000, la première enseigne lue sur la route de l’aéroport, annonçait clairement, sans que je le sache encore, ce qu’allaient être ces trois mois de résidence d’artiste. Habituellement, il se dit : “l’art, c’est la vie”. Pour cette fois, ce fut le contraire. Le produit de mes fantasmes, tout ce que je croyais être issu de mes conceptions artistiques, se révéla bien vite être le quotidien de milliers de gens. Dés lors, je me suis retrouvé comme happé par l’existence, arraché de mon isolement, et plongé dans une formidable marmite de sorcière parmi les bulles de savon à la densité de boules de pétanque et à l’intérieur de laquelle, tout ne trouve pas de forme visible, même si parfois, l’indicible devient tangible. C’était tant de richesses, de diversité et d’abondance que j’ai dû abandonner l’observation et me contenter de suivre simplement ce qui se présentait à moi. Ce qui, un jour, fit dire à Madou :"Quand on cherche le chameau, on ne voit pas le lapin. Toi, tu suis le lapin". Un peu comme les fourmis, les lapins rentrent, sortent, et vont partout. Sortes de troisième élément, de médiateur circulant et creusant entre les choses, ils vont, entre le pire et le meilleur (pourtant indissociables ici), ouvrant des espaces, tous propices à la création. Ce lapin là, tout à fait baroque, je l’ai suivi. Naturellement, je me suis retrouvé à travailler comme la plupart de mes confrères Maliens. Avec des films vendus, développés et tirés en 10 x 15 par un labo amateur de Bamako.La surexposition due à la machine étalonnée sur les tons chair évoque la multitude d’atmosphères dégagées par cette ville.Au fil des jours, j’ai collé ces images sur des pages et tout autour, dans leur périphérie, en prenant bien soin de ne jamais déborder, je me suis efforcé d’en révéler toute la plasticité, avec l’espoir de restituer l’amoncellement, la profusion d’ambivalences et d’extrêmes intimement mélangés et parfaitement organisés, tels que me l’offrit cette grande cité pas encore tout à fait citadine.  















SI LA SARDINE

« Si la sardine te dit que le caïman a les yeux rouges, il faut la croire car
elle vit avec lui sous l’eau. »

Deux ans durant, vous cherchez la signification de cet adage.
Ça trotte dans votre tête, : sardine et caïman, eau douce et eau salée, yeux rouges… ?
Vous en parlez avec tous vos amis et mille justifications sont trouvées. Explications toutes aussi rationnellement intelligentes les unes que les autres. Vous en trouvez tant que vous cherchez.
Un soir, un Dogon avec qui vous avez déjà passé de longues soirées à converser, lève le mystère:
- « Boh ! Cet adage-là vient d’un village où il y a de l’eau.
Dans ce village, il y a l’homme sardine et l’homme caïman.
Alors, si l’homme sardine te dit que l’homme caïman a des yeux rouges, il faut le croire. Ils sont du même village. »
Tout dépité, vous faites :
- « Ah bon ! C’est tout. »
- «  OUI, c’est tout. »
Rétorque le Dogon en sortant son harmonica.
Malgré l’estime que vous portez à son savoir, vous n’êtes pas convaincu pour autant et vous continuez de chercher le sens caché de cet adage.
À la fin, lacée, vous vous contentez de la version du gardien Dogon, qui lors du pilonnage de quelques maisons de terre Afghanes, avait baptisé son chien  du nom de BushLaden

 











Le Sablier


Assoiffé de merveilleux, abusé par son imagination, on peut entretenir avec l’Afrique un rapport fantasmatique et avoir plus l’impression de passer à côté de quelque mystère plutôt qu’à côté de la réalité. Elle est si vaste et si riche, si prodigieusement complexe. Tous les recoins de son existence d’extrême dénuement recèlent des secrets contenus dans d’autres secrets et des traditions profondes ou factices, souvent mélangées...
Ce que j’en perçois ressemblerait à la fluidité du sable qui file entre les doigts du poing fermé. Une sensation rêche et douce à la fois, riche en visions furtives, que révèle la hauteur du débit choisi tout le temps que dure le glissement.
C’est un peu comme le mini sable mouvant tourbillonnant qui accouche d’une petite montagne que j’observais enfant, des minutes durant, la joue collée à la toile cirée. Face à la magie étanche du sablier, je m’étonnais de l’éphémère constance qui donnait une apparente et solide immobilité au mince filament de sable qui les reliait.
L'Afrique est aussi une intemporelle source d’imaginaire, elle peut devenir un leurre et vous jouer mille tours. Mais les plus étonnants sont ceux que l’on se joue à soi-même.

©R.Cerf









«  SI C’EST INDESCRIPTIBLE, CA N’EXISTE PAS … »

Vous êtes assis, empaqueté dans une masse compacte d’air brûlant, muet, en apesanteur, le regard en plan fixe sur des trajectoires qui se multiplient à l’infini et vous restez de longues heures à rien d’autre.
La chaleur peut être une panacée. À forte dose, elle évapore la mémoire, anesthésie l’anticipation, fissure la chaîne causale. La raison et l’implacable logique deviennent de fausses pistes.
Vous renoncez à la compréhension, un recul immédiat se mélange à l’instant et
une joie tranquille s’installe alors. Quelque chose de familier et d’inconnu à la fois réjouis votre âme.
Dans ces moments, tout semble accordé.

Il arrive que l’un de nous sorte de cette torpeur.
Soudain, on le voit se redresser, projeter un long jet de salive d’entre ses dents pour aussitôt se laisser retomber dans un vide bienveillant.

Vous êtes donc assis au bord de la rue…  De l’autre coté de la latérite, un homme, perché sur une chaise-tabouret, se fait raser à l’ombre du mur de sa concession. Passe une femme, un éventail rouge de juteuses tranches de pastèques en équilibre sur la tête, et d’autres encore, avec des pyramides de petites oranges, de bananes, d’arachides ou des étoiles de noix de colas. Certaine ont dans le dos un enfant endormit tout rond.
Là, une vache esseulée, en quête d’un mythique brin d’herbe, traîne sa mélancolie en compagnie de deux moutons flegmatiques sortis d’on ne sait où.  L’arrivée cahotante du taxi rapiécé, sur chargé, qui manque à chaque instant de se briser par le milieu, les trouble à peine.
Une très vieille grand mère, ses longs doigts décharnés agrippés à une cuvette sur sa tête, assure chacun de ses pas et met un temps infini à contourner la femme installée là, tous les jours, à cuire et vendre ses beignets de mil. 
Arrive, un grand pneu emballé poursuivi par un gamin. Une ribambelle piaillante les escorte.  En quelques secondes, ils rejoignent et dépassent l’homme au vélo quincaillerie et sa montagne de casseroles, qui progresse, déconcerté par la multitude de trous à cet endroit. Au même moment, les croisent deux gaillards, en grande discussion sur une mobylette enfumée. Voulant éviter, d’abord le pneu, ensuite le vélo et sa cargaison tintinnabulante, ils épargnent de justesse la vie d’un poulet suicidaire et disparaîssent bondissants, comme des kangourous fuyant dans un nuage de poussière rouge. Pendant ce temps, les pagnes et les boubous multicolores, des longues filles souples qui ont une épaule nue, parfois reviennent, passent et repassent…
Un gentleman entre deux ages, costume de tweed trois pièces, coiffé d’un chapeau tyrolien, se promène, tirant avec raffinement sur une longue pipe de bruyère, saluant au passage d’un signe de la main, le médecin ambulant chinois, qui va d’un pas rapide, stéthoscope au vent.
Puis un cow-boy, un chapeau de panoplie à étoile de shérif en plastique doré, rabattu sur des immenses lunettes noires, allant tête haute, bras écartés, le torse comprimé dans un tee-shirt en drapeau Américain constellé de trous.
Et un groupe compact de touristes égarés en tenue d’explorateur…

Un jeune couple un peu  hagard : elle, le crâne lacéré par les lignes roses vif qui séparent ses petites tresses et lui, des logs naissantes et le nez entièrement recouvert de crème solaire frôle notre « grain » sans le voir.
A mes pieds, le chien criblé de morsures à divers stade de cicatrisation, semble en être à son deuxième jour de sieste.








Maquis


Les brochettes … les frites… le piment fort, en coin d’assiette et la grande « Castel », magnifiquement embuée, toute fraîche, qui vous glisse dans la gorge.
C’est pareil à un bonheur que l’on attendait plus et qui, soudain, vous tomberait dans les bras.
Vous êtes là ruisselant, nimbé de néon bleu, zébré d’acides éclairs télévisuels, affalé et souverain, alors que de minuscules et voraces moustiques font un festin du sang de vos mains.
Vous vivez votre vie et les rats, grands gosses turbulents jouent à course-poursuite, passent et repassent entre vos pieds, vivent la leur.